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Avant d’aller en guerre contre les réseaux sociaux

Le soufflet n’est pas retombé. L’attaque virulente de certaines personnalités du journalisme – qu’on qualifiera de traditionnel – à l’encontre des réseaux sociaux-blogueurs-internautes a été récupérée par le monde politique, puisque le président de l’assemblée nationale a pris la suite du ministre de la communication.

Les deux n’ont pas été avares en mots durs à l’encontre des internautes. Morceaux choisis :

– Internet est un « nid d’oiseau de mauvais augure » « qui travaillent à déstabiliser le Cameroun », qui connaît « un déferlement d’informations erronées », œuvre « d’amateurs qui évoluent aux antipodes de toute éthique et de toute déontologie ».

– « Les réseaux sociaux sont devenus une arme vouée à la désinformation, pire à l’intoxication et à la manipulation des consciences, semant ainsi la psychose au sein de l’opinion ».

– « C’est un phénomène social aussi dangereux qu’un missile lancé dans la nature. Les réseaux sociaux sont devenus au Cameroun de vrais fléaux sociaux ».

 « Aux autorités compétentes, il temps d’organiser la traque, de débusquer et de mettre hors d’état de nuire ces félons du cyberespace ».

Comme il fallait s’y attendre, la « sociosphère » camerounaise a réagi comme elle sait le faire : de manière désordonnée, pertinente et impertinente, dans un joyeux mélange de vrai et de faux. L’expression « félons du cyberespace » est d’ailleurs devenu un sujet de railleries sur Twitter.

Encore une fois, ces sorties sont la preuve qu’après ces journalistes qui n’avaient pas compris ce qu’est un blogueur, nos responsables politiques n’ont rien compris des réseaux sociaux.

Les réseaux sociaux, ces « repères de la désinformation » inventent et vivent avec leurs codes. La compréhension de ces réseaux passe immanquablement par l’acquisition de ces codes et de leur clef de décodage. L’autre erreur de ces pourfendeurs est de mettre tous les réseaux sociaux tous dans un même sac, c’est-à-dire dans celui d’un ramassis de racontars. Sauf que les réseaux sociaux sont protéiformes, se reproduisent souvent à une vitesse cellulaire, dans une vivisection quasi-systématique et – détail important – développent chacun des habitudes propres à la communauté qui les compose. En effet, Reddit n’a rien à voir avec Pinterest. Qui lui n’a pas grand-chose en commun avec LinkedIn. Quand tu as compris Ratpr, tu n’as pas forcément saisi Foursquare, encore moins Tagged. DeviantArt a son public, qui n’est pas forcément le même que celui visé par Delicious ou Snapchat.

Ce sont pourtant tous des réseaux sociaux et c’est dommage de les mettre au bûcher ensemble.

Pour revenir à ce dont les réseaux sociaux sont accusés au Cameroun, c’est-à-dire du colportage d’informations erronées, mon avis est très bien (d)écrit par Xavier de La Porte, un journaliste expert des cultures numériques, dans l’une de ses chroniques sur laquelle je suis tombé avec un heureux hasard ce matin. Une fois n’est pas coutume, je reprendrai de grosses portions d’idée d’un autre. Ceci pour deux raisons : d’abord parce qu’elles sont identiques aux miennes et ensuite parce que je ne pouvais pas mieux les exprimer.

LE DISCOURS

« Vous avez lu et entendu (…) dans les médias sérieux des phrases comme ‘les rumeurs les plus folles courent sur internet concernant [le déraillement d’Eséka, ndlr]1’. Le tout servant bien souvent de support à un exposé docte et moralisateur montrant à quel point Internet [et donc, les réseaux sociaux] est un lieu de propagation de la rumeur, à quel point on ne doit pas croire tout ce qu’on lit sur le web, à quel point être journaliste ne s’invente pas.» Ces rumeurs folles sont la plupart du temps « relayées par la presse traditionnelle avec complaisance. »

LA MÉCONNAISSANCE D’INTERNET ET DES RÉSEAUX SOCIAUX

« S’appuyer sur le fait que les rumeurs les plus folles circulent sur internet [et sur les réseaux sociaux] pour l’opposer à la presse est un contresens sur ce qu’est Internet. Internet n’est pas un média, Internet n’est pas un journal ou une chaîne de télévision. Internet (…) est bien plutôt un lieu de conversation. Dans les réseaux sociaux, les gens ne se prennent pas pour des journalistes, ils parlent, ils discutent. Le statut de la parole n’a rien à voir. »

LES RÉSEAUX SOCIAUX, C’EST COMME PARTOUT AILLEURS

Oui, Internet est un lieu de propagation des rumeurs. Mais comme la rue, ou la ville, ou le village, ont toujours été des lieux de propagation de la rumeur. Et quand les gens parlent, ils racontent n’importe quoi. Se mêlent allègrement information et rumeur. Et les journalistes sont les pires. C’est dans un dîner de journalistes que vous entendrez le plus grand nombre de ragots, dont la plupart n’apparaîtront jamais dans la presse pour la bonne raison qu’ils sont faux. Et ce sont les mêmes qui viennent raconter que vraiment Internet, ce n’est pas possible.

La rumeur posait problème avant [les réseaux sociaux]. Mais [posent-ils] plus problème ? On avance souvent la vitesse de propagation. Si l’échelle est locale, un bon vieux bouche-à-oreille n’a rien à envier au réseau. [Si on vous déclare mort] sur Internet, ça peut être rectifié dans la seconde. » Ce qui peut s’avérer bien plus compliqué à réparer quand la rumeur est relayée par la presse.

Les extraits sont tirés de la chronique intitulée « ‘Internet propage les rumeurs’, vraiment? » publiée dans le recueil La tête dans la toile (2016) de Xavier de La Porte.

1 L’auteur évoquait des circonstances similaires à l’accident de train survenu à Eseka au Cameroun, puisqu’il s’agissait d’un autre incident, celui de la disparition du vol MH370 de la compagnie Malaysia Airlines, survenu le 8 mars 2014.

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